Quest

Quest

Quest

Origine : USA
Line-up : David Liebman - sax / Richie Beirach - piano / Ron McClure - acoustic bass / Billy Hart - drums

Quest réunit quatre maîtres David Liebman - sax / Richie Beirach - piano / Ron McClure - acoustic bass / Billy Hart - drums mais à la base de Quest, il y a la longue complicité féconde de Dave Liebman et Richard Beirach. La force intérieure du saxophoniste répond à la bonhomie, au sens de la mélodie du pianiste.
Ils nous emmènent dans des voies nouvelles en explorant de belles compositions inédites. C’est bien ce goût de l’aventure sans cesse renouvelée qui force l’admiration...


Biographie

Lorsque Dave Liebman naît, le 4 septembre 1946, la vogue du bebop bat son plein, mais les parents Liebman n’en savent rien. Madame Liebman pianote Andalucia, succès cubain. Monsieur chantonne Beautiful Dreamer de Stephen Foster, l’ancêtre de la chanson américaine. Sur le tourne-disques, Tchaïkovsky, Brahms, Beethoven et l’inévitable Caruso. Le jeune Dave commence le piano à neuf ans, mais s’intéresse bientôt aux saxophones hurleurs du rock and roll. Déjà méthodique, il entreprend l’étude de la clarinette et du saxophone, tout en poursuivant le piano pour le travail de l’harmonie à travers les arpèges.

En 1960, il découvre en direct la musique de John Coltrane qu’il ira écouter chaque fois qu’il le pourra, suivant son œuvre jusque dans ses aboutissements les plus extrêmes à la veille de sa mort en 1967. La première leçon qu’il en tire, c’est l’intensité dont il fera l’une de ses qualités premières. John Coltrane a épuisé toutes les logiques de l’harmonie fonctionnelle sur son album « Giant Steps » en 1959 et s’est jeté dans une quête éperdue des ressources de la musique modale animée d’une aspiration fiévreuse à l’absolu et portée par une technicité et une énergie prodigieuses. Liebman mesure ce qui sépare la vie de musicien professionnel de cet engagement total. S’il hésite au seuil de la vie active, il se laisse entraîner par l’exemple de Coltrane et fait la connaissance d’un autre personnage qui le marque également par son intensité, le pianiste Lennie Tristano, chef de file du jazz cool new-yorkais à la fin des années quarante.

De ses élèves, Tristano exige une intériorisation totale des mécanismes de l’improvisation sur grille. Par ailleurs, Liebman suit les cours de Joe Allard entre les mains duquel de nombreux saxophonistes ont confié leur perfectionnement technique. Ces cours sont fondamentalement structurants pour le jeune Liebman qui aborde alors la jeune scène new-yorkaise en pleine turbulence aux confluents du free jazz, du rock et des aspirations de la génération montante. À partir de 1968, profitant de ses premiers salaires comme enseignant, il renonce à toute activité commerciale pour se consacrer entièrement au jazz auquel il aspire. Il emménage dans un loft où il a pour voisins le contrebassiste Dave Holland et le pianiste Chick Corea qui viennent d’intégrer le quintette de Miles Davis. L’immeuble devient un carrefour permanent où l’on passe d’une jam session à l’autre en poussant une porte. L’un des disques les plus radicaux de Coltrane, « Ascension », constitue le modèle d’improvisation totale et collective qui rassemble la coopérative Free Life Communication. C’est là que David Liebman établit un premier cercle de complicité.

Il entre bientôt dans l’orchestre d’Elvin Jones, le batteur historique du quartette de John Coltrane, puis dans celui de Miles Davis. Il s’engage tête baissée dans ces maeltröms électro-funk que le trompettiste dirige alors de manière énigmatique. Le caractère chaotique de la musique ne le satisfait pas totalement, mais il sait que, de Miles, il a tout à apprendre. Lorsqu’il le quitte en 1974, il monte le groupe Loukout Farm qui semble creuser l’énergie rythmique des groupes électriques de Miles. Mais la complicité avec le pianiste du groupe, Richard Beirach, prend une importance croissante. Outre les influences de McCoy Tyner, Bill Evans et Chick Corea, le pianiste entretient des relations intimes avec les musiques des compositeurs des XIXe et XXe siècles. À son contact, David Liebman approfondit sa connaissance de l’harmonie fonctionnelle, de la polytonalité, du chromatisme, des dérivés de la modalité et c’est surtout aux côtés de son ami qu’il construit son œuvre, en duo et au sein du quartette Quest formé en 1981 et dont la rythmique régulière réunira bientôt Ron McClure et Billy Hart.

Au milieu des années 1980, alors que le jazz traverse une période de repli sur des positions esthétiques frileuses ou mercantiles, Quest constitue pour les jazzfans l’un des plus exigeants modèles d’exigence et de créativité. Combinant sa maîtrise de l’improvisation et un mélange de nervosité et de souplesse acquise sur le soprano réputé indomptable auquel il recourt désormais de manière exclusive, son immense virtuosité met en évidence une expressivité d’une intensité inouïe. Sur les compositions originales comme sur les standards, le jeu se fait toujours plus collectif, porté par une interaction d’une immense vivacité, une écoute mutuelle qui incite à une circulation des idées toujours plus fluide. Au fil des années, Quest et le duo évoluent vers une expression toujours plus abstraite, tentés par l’atonal. En 1990, alors que le groupe, usé, est au bord de l’éclatement, il enregistre un album entier d’improvisations athématiques qui sera son ultime chef-d’œuvre, « Of One Mind ».

Parallèlement aux tournées de Quest, David Liebman n’est pas resté inactif. Multipliant les collaborations, notamment en Europe, il consacre une grande énergie à la transmission de son expérience. En 1988, il publie Self-Portrait of a Jazz Artist, Musical Thoughts and Realities puis, en 1993, Une approche chromatique à l’harmonie et à la mélodie de jazz qui fait aujourd’hui référence. La dissolution de Quest en 1991 lui laissera les mains libres pour se consacrer au David Liebman Group. L’esprit plus « fusion » du groupe recueille un moindre succès en Europe où le saxophoniste est invité sur des projets plus ouverts (tel le trio avec le contrebassiste français Jean-Paul Celea et le batteur autrichien Wolfgang Reisinger) ou plus ambitieux (tels les partitions du compositeur hongrois Korné Fekete-Kovács pour le Budapest Jazz Orchestra ou celle de Christophe Dal Sasso pour nonette). Renouant avec le ténor et pratiquant un petit flageolet avec une égale sensibilité, il publiera même deux disques radicaux chez Hat Hut. « Colors » est une série de solos sur une série de douze couleurs. « The Distance Runner » est un concert enregistré en solo sur différents programmes. Sur ce dernier album se trouvent les improvisations athématiques qui ont été soumises à Christophe Dal Sasso, Riccardo del Fra et Timo Hietala : Red, Gray et Yellow repris de l’album « Colors » et The Tree : Roots, Limbs, Branches, selon une métaphore dont David Liebman est coutumier. Les trois compositeurs ont été invités à s’emparer de ces improvisations, chacun à sa manière, et à en tirer des partitions destinées à l’Ensemble intercontemporain qui constitueront pour le saxophoniste de nouveaux prétextes à improviser. Il s’y livrera corps et âme, comme à son habitude, radical mais sans jamais rompre totalement ce lien qui le rattache à l’expressionnisme de Caruso et aux mélodies qui résonnaient chez ses parents.

Franck Bergerot, rédacteur en chef de Jazz Magazine

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CréditsAgence Oui